TENTATIVES

« la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette » [Maryse Hache / porte mangée 32]

BLOCK NOTE

block note - de la famille des liliacées

lundi 11 mai 2026, par c jeanney

Parfois c’est comme si les choses m’arrivaient par capillarité, ou comme un troupeau d’animaux peureux, l’un d’eux, le plus hardi, se détache du groupe et entre dans mon champ de vision, et dès que je commence à sympathiser avec lui un autre le suit, puis un autre. Le documentaire sur Paradjanov dont je ne connaissais rien, rien de rien, même pas son nom, en est un. C’est enchanteur, les couleurs, les plans fixes de ses tableaux animés qui semblent se situer hors cerveau, ou plutôt s’adresser à une partie du cerveau dégagée de l’intellect. J’ai dû interrompre le visionnage de Sayat Nova : La Couleur de la grenade et H qui venait d’arriver m’a demandé C’est comment ? J’ai répondu que regarder La Couleur de la grenade est en résumé un travail de paresse, d’alanguissement, de relâchement pour être là, juste là, rien de plus. Et ce n’est pas du tout se laisser aspirer, ce n’est pas ce genre de films qui vont m’extraire de préoccupations personnelles en me faisant courir derrière des personnages, des actes, non. Les images ne m’emmènent pas ailleurs, dans le sens où je me déplacerais vers elles ou avec elles dans un road-trip mental. Les images me laissent là, mais entièrement là, sans velléités, sans objectif pressant, sans mécanique dominatrice. C’est aussi ce que fabrique l’image de l’homme flottant le pied attaché à une corde tout au début de Huit et demi. Je lis dans un (très bon) article que le cinéma de Paradjanov est un cinéma poétique. C’est vrai, je ne saurais pas comment le qualifier autrement. Mais on ne devrait pas être obligé d’ajouter cet adjectif, poétique, parce qu’en catégorisant on détache, on réduit, on signale une coulée amincie, une niche, et c’est peut-être le meilleur moyen de dégoupiller cette grenade que de l’étiqueter "travail peu accessible à réserver aux spécialistes". Visiblement, ce qui est exploratoire doit le rester. On fait confiance à "ce qui marche déjà", et c’est logique. C’est juste que c’est trop, trop partout, trop souvent, trop à hauteur des yeux et à portée de main dans trop de têtes de gondole. En fait c’est comme les tulipes. Il y a des centaines de tulipes, avec frous-frous, panachées, modestes et rondes, élancées comme des piques, d’un noir de fumée ou grisées comme des pierres et bien sûr habillées de tout un alliage possible de couleurs, mais le terme "tulipe" débouche souvent sur une seule représentation mentale, facile, rapide, celle des imagiers pour enfants. On a peut-être un peu grandi entre temps. On peut maintenant déplier l’imaginaire tulipier. On a bien su le faire pour le téléphone, personne ne voit deux yeux qui tournicotent sur des roulettes gling-gling, le jouet à actionner dès 18 mois, en y pensant. La question, c’est qui ou qu’est-ce qui nous donne la possibilité de feuilleter d’autres catalogues d’images que les premiers de la vie / premiers de la pile.

la Brisbane, "double tulipe frangée", comme la Queensland, la Gold Dust, la Cranberry Thistle, etc.

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(site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)

Messages

  • salut admiratif à la tulipe frangée (même si elle en fait trop pour le sens commun qui l’est trop)
    salut avec un peu de nostalgie à H

    tout ceci est bien beau, sensitif et intelligent en même temps Madame

  • Paradjanov est le réalisateur préféré de Guy Bennett (l’un des sûrement) et en parler me fait souvenir de lui - donc merci ! - je lui écris en revenant (c’était aussi une coqueluche (comme on dit) des étudiants de cinéma dans les années 80 - on ne devrait pas l’oublier et c’est bon d’en parler (même si on le qualifie trop vite d’expérimental son cinéma parle immédiatement))

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