TENTATIVES

« la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette » [Maryse Hache / porte mangée 32]

BLOCK NOTE

block note - drogue

jeudi 23 avril 2026, par c jeanney

Je suis une droguée de passiflores et d’érables japonais. Dans un monde idéal, j’habiterais une maison avec deux portes donnant sur deux jardins. Dans l’un il n’y aurait que des érables japonais, petits, tordus, couleur aubergine, déployés, verts pimpants, effilés, les feuilles comme des mains, les feuilles comme des insectes, jaunes feu, les feuilles collées au tronc, presque sans tiges, superposées comme les plumes sur les pattes des poules de collection, bordeaux, rosés, verts olive, panachés, vibrants, étalés, leurs branches rouges, leurs branches dorées, leurs branches brunes, feuilles petites, feuilles éventail, bruissantes, troncs boursouflés, troncs lisses et branches noires, et des tiges qui montent parfois en toute inconséquence en diagonales croisées, grenats, fauves, oranges, saumons, pâles, saturés d’une couleur unique, panachés de vieux rose, moirés de lignes blanchies à peine visibles. Ce serait mon jardin où s’asseoir. Dans l’autre, ce serait une aventure, à cause des tiges en perpétuelle recherche de support, on ne saurait plus qui est qui, qui va où, mille arrivées de passiflores, ce serait l’abondance et l’énigme de suivre le tentaculaire en se perdant, le doigt sur un bijou soudain, une fleur, la fleur, parfaite. Parfaite de bleu, de rose, de blanc, et avec des poils jaunes et parfois des frisures, toutes les fleurs de passiflore déclinent la perfection de la tendresse géométrique, avec leur mécanisme interne, le petit ressort qui les fait s’ouvrir en quelques minutes seulement, et ce serait mon jardin où bouger et m’user les yeux dans les détours, les vigoureuses surprises, et les vrilles lancées sans les yeux qui reproduisent spatialement, point par point, le cri trillé de la mésange. J’ai ramené hier chez moi (incorrigible) une passiflore mucronata, nous ne nous étions jamais rencontrées. Elle est spéciale, comme Audrey Hepburn, comme Gena Rowlands (je crois que les passiflores sont des filles). Ses feuilles ne sont pas délicates, elles sont même un peu mal attifées, comme on se réveille dans un vieux pyjama le matin, un peu en forme de cœur mais pas vraiment, et un peu grasses mais pas tant que ça, d’un vert basique, vraiment on ne se prend pas la tête. En juillet, d’après ma documentation, elle fera des fleurs. Qui seront légèrement blanches, mais pas tout à fait. Qui s’ouvriront en quinze secondes, seulement la nuit, mais si je me lève tôt le matin je les verrais (je les verrai, je me lève tôt le matin). On dit que les chauves-souris viennent les polliniser, mais mes chauves-souris proches des plages du débarquement ne sont pas brésiliennes, elles ne seront peut-être pas prévenues (je crois que les chauves-souris sont des filles). Une fleur de passiflore mucronata est moins joufflue qu’une fleur de passiflore incarnata eia popeia, moins Léocadia, moins meneuse de revues, moins Shirley MacLaine (je crois que les fleurs de passiflore sont des artistes de théâtre, de music-hall, et qu’elles chantent Cabaret quand ça leur chante), mais elle est fine, avec ses index longs qui désignent tout ce qui l’entoure, et par extension tout ce qui m’entoure sans restriction. Je crois que les passiflores ne connaissent pas la restriction et que les érables japonais sont des mecs inventifs. Je crois que la sensibilité aux inventions et aux bijoux de perfection mal attifés devrait être partagée mondialement de manière intensive, plus que le kérosène.

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(site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)

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