TENTATIVES

« la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette » [Maryse Hache / porte mangée 32]

BLOCK NOTE

block note - in the air

lundi 16 février 2026, par c jeanney

C’est très mystérieux, je regarde un film, c’est la deuxième fois, j’ai encore quelques vagues souvenirs de mon premier visionnage et, à peu près aux trois quarts du film, arrive une scène où je suis certaine, parce que c’est précis dans mon souvenir, qu’un des personnages va glisser, tomber, subir un choc, recevoir un coup, un coup fatal, et il sera mort, comme ça, bêtement, à la suite d’un hasard imprévisible, preuve que nous sommes dérisoires, éphémères, fragiles. Quand commence cette scène (la caméra collée contre son dos, il marche sur un sol mouillé, boueux, glissant, et c’est en pente), je suis certaine qu’il va mourir dans les secondes qui viennent, je me prépare même à placer ma main en cache-œil, pour ne pas voir, ou ne voir que partiellement ce que je redoute, l’inévitable mort idiote, une glissade ("un accident, une bêtise, la mort de votre jument grise" dit la chanson), une mort si bête, tout le désenchantement du réalisateur/scénariste se trouve coincé à l’intérieur. Sauf que ça n’arrive pas. Le personnage ne meurt pas. Il est même encore présent dans le dernier quart et jusqu’à la toute dernière image du film, et bien vivant, sorte de happy end, désenchanté mais pas tant que ça, un désenchantement positif en quelque sorte. Il n’est pas mort. Mais la scène de sa mort est très nette dans mon souvenir. Ce qui fait que j’ai vu deux films. L’un avec mort et l’autre sans mort. Le film à mort inexistante est très proche du film vu par des tonnes de personnes (un succès critique, et peut-être public ce film), en fait il lui ressemble "dans les faits", effectivement. Mais "effectivement", le film avec mort aux trois quarts n’est pas répandu, mais il est très réel, puisque je me souviens de l’avoir vu. Je me trouve dans la même situation que Duras devant La Nuit du chasseur, quand elle se défait des images et qu’elle inverse la reprise d’un chant, ou quand elle raconte qu’un personnage donne des ordres qu’il n’a pas donnés. Le film s’est dédoublé. Plusieurs options cohabitent. La Nuit du chasseur de Duras existe, c’est un autre film que le mien, et peut-être que les gens comme moi sont plus nombreux à avoir vu ma Nuit du chasseur, mais celle de Duras est réelle — j’étais tellement surprise de la lire dans Les Yeux verts pendant que j’écrivais La Nuit de Rachel Cooper. Je cherche pourquoi, pourquoi mon cerveau a inventé le souvenir d’une scène qui n’as pas été tournée. Je crois que j’ai été si impressionnée la première fois que j’ai vu ce film par la possibilité que ce personnage meurt que j’ai acté le fait comme ayant eu lieu. Sur le moment, cette mort m’a paru inéluctable, une sorte de suite logique, induite par l’ambiance du film, le message impalpable que j’ai ressenti, et c’est comme si ensuite, en constatant qu’il vivait, je n’en avais pas cru mes yeux. C’est un souvenir déchirant, dans le sens où il déchire ce qui se voit pour y mettre à la place le pire enchaînement possible, celui qui fait le plus peur, celui que je n’ai absolument pas voulu voir, mais l’opération inversée, gant retourné, fait que je n’ai vu que lui. C’est une histoire de capteurs sensoriels imparfaits, une histoire ordinaire. Comme ces plantes qui poussent sans substrat, accrochées à l’air, certaines orchidées, des épiphytes. J’ai pensé en dehors du substrat des images. La zone douteuse est bien plus large que celle qui apparaît à l’écran, et parfois même, l’écran, on ne sait pas de quoi il est fait, ni la quantité de ce qu’il avale, de soi, à quel point c’est poreux.

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(site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)

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