block note - "le géranium des fleuristes symbolise la droiture ou le sentiment d’amour"
samedi 9 mai 2026, par
Le géranium rouge est un symptôme visible dans mon environnement proche, à l’échelle de ce qu’on appelle mon pays, aux frontières non discutables mais inventées, et donc délimité par des mécanismes de pouvoir anciens, ou récents, et à l’échelle du temps vécu pour moi, mon « ici et maintenant », nommé XXIe siècle sur un calendrier, lui aussi découlant de données historiquement ponctuelles qui auraient pu être différentes. Dans mon environnent géographique et temporel il suffit que je me déplace d’un endroit A à un lieu B, et que, chemin faisant, je laisse traîner un regard non intentionnel sur les jardinets, les porches, les barrières, les toitures, les balançoires, les faux puits et les petits ânes en fausses pierres, les chemins caillouteux derrière les boites aux lettres, les bordures de béton, les vérandas, les poteaux électriques, les lampadaires, les bancs, les salons de jardin, les barbecues, les piscines gonflables d’été, les tas de bûches en prévision de l’hiver, pour voir régulièrement, souvent, répétitivement, des pots ou des jardinières remplies de géraniums rouges. L’autre jour, dans un jardin public, un couple près de moi discutait devant un fuchsia blanc. Un fuchsia à fleurs très petites, légèrement rosées au soleil, fines et blanches. L’un a dit « ses fleurs sont blanches ! » avec étonnement. « Normalement, c’est rouge ! » Je garde ce « normalement ». « Normalement », il y a la norme, ce qui est souhaitable. Grâce à elle, on peut avancer à pas de loup sans se faire remarquer, sans risquer d’être arrêté, frappé, battu à mort. Tant que nous restons dans le périmètre de ce qui est « normal », nous sommes en confort, et nous pourrons survivre. Être anormal est une tare qui peut toucher et infecter, telle une bactérie invisible, les gens, les actes, les objets, ainsi que les plantes. Ce fuchsia blanc a été ce jour-là considéré comme anormal. Il n’en a pas souffert. Il a peut-être acquis un statut de rareté, une préciosité qui fait naître envers lui un sentiment d’admiration. Mais il surprend, « Normalement, c’est rouge ! » et il inquiète. Il faudrait savoir rester bien garé entre l’anormal dangereux et l’anormal admirable, c’est-à-dire rester obéissant. Les ordres sont chuchotés, ou explicitement établis et articulés, ou intégrés au point de devenir des réactions spontanées. Quel est l’ordre qui régit l’existence foisonnante des géraniums rouges dans mon environnement proche. Dans la jardinerie que je fréquente et d’après mes observations, au minimum une fois par heure, une partie de la clientèle passe à la caisse avec un ou plusieurs géraniums rouges dans son chariot. C’est la plus commune des plantes installées aux fenêtres, aux balcons, dans des pots de chaque côté de la porte d’entrée. Comme le chrysanthème dit « cimetière et tombes et jour de la toussaint », le géranium rouge dit Je suis normal. Je suis comme vous. Je suis respectable. Je suis quelqu’un de bien. J’ai des papiers en règle, des accréditations, je ne cherche pas les embrouilles. Vous n’avez pas besoin de vous méfier de moi. Et ce faisant, je peux me rassurer un peu, car si vous n’avez pas besoin de vous méfier de moi, je n’aurai pas à me méfier de vous. Vous n’aller ni vous moquer, ni me juger défavorablement, me mettre au banc, au pilori, car on n’est pas traîné au tribunal ou en prison pour des géraniums rouges, au contraire. Un tueur en série ou un prédateur sexuel n’est pas censé installer des géraniums rouges à sa fenêtre. Le géranium rouge est beau, dans le sens de souhaitable, enviable. Il a la beauté du normal. L’habituel est beau. Et plus le géranium rouge se propage sous l’effet d’un phénomène normal d’acceptation du groupe, de vie en groupe, d’imitation, d’une maison à l’autre, d’une rue à l’autre, d’un lotissement et d’un jardin à l’autre, plus il se grossit de beauté habituelle. C’est aussi une plante assez solide. Il n’a pas besoin de soins de spécialistes, comme l’orchidée si capricieuse en floraison, ou la plante carnivore qui nécessite d’être arrosée d’eau non calcaire, ou le bonzaï que l’on doit tailler savamment. C’est une plante facile, une sorte de beauté normale prête à l’emploi. Il est le symptôme d’une société qui fonctionne par son milieu, son noyau central, en écartant l’anormalité excluante, en confinant l’éthos, admirable mais potentiellement dangereux à des écrans et des articles de paris match. La présence du géranium rouge dit Tout va bien. Je fais en sorte que tout aille bien. Je fais de mon mieux. Je suis quelqu’un de correct. Je vais à tous les rendez-vous, je respecte les horaires. Je pratique les rituels admis, repas, mariages, œufs de pâques et cadeaux de noël. Et « rouge », je me demande, pourquoi rouge. Pour que ça se voit, car c’est très percutant, le rouge. Il est très rare de voir des jardinières entières de géraniums blancs, pourtant dotés des mêmes caractéristiques. Le rouge affirme. C’est aussi la couleur de la chance. Avec un peu de chance, tout ira bien. Beaucoup de rouge, beaucoup de chance. La présence excessive du géranium rouge est-elle le signe de nos inquiétudes profondes en tant qu’espèce soumise aux tensions terrifiantes de l’« ici et maintenant ». Les rapports sérieux montrent des cataclysmes qui ne sont pas futurs, mais d’ici et de maintenant. Des nappes de pétrole nauséabondes. Des animaux génétiquement modifiés. La pollinisation à la main. La disparition de l’eau ou sa confiscation. Des espèces d’arbres éteintes, ou qui se déplacent pour survivre aux températures. Des gens avec deux jobs, trois jobs, qui dorment dans leur voiture. Des gens forcés de regarder des images de crimes et de torture pour le bénéfice de robots dans des fermes à clics. Des soldats qui se prennent en selfies dans des ruines devant des jouets d’enfants. Le ciel (le ciel, commun, collectif, unique, le ciel terrestre d’une seule planète sur des milliards et des milliards de planètes sans vie) saupoudré de satellites militaires, commerciaux, publicitaires, comme une armada en déploiement. Un peu de rouge gri-gri ne peut pas faire de mal. Un peu de confort moral aussi. Je suis très énervée par les jardinières de géraniums rouges, parce que je pense qu’un esprit volontaire pour arrêter la dynamique mortelle qui risque d’entraîner l’humanité à sa perte n’en achète pas en magasin. J’ai beaucoup de tendresse pour les jardinières de géraniums rouges, parce que chacun fait ce qu’il peut, à sa façon et malgré tout, en étant martelé de motifs de tristesse ou d’hallucinations réconfortantes. Je comprends. Je refuse d’avoir un géranium rouge chez moi, mais je ne refuse pas les géraniums. Géranium est un genre de plantes herbacées sauvages de la famille des Geraniaceae. Ce genre comporte environ quatre cent trente espèces répertoriées, distribuées partout dans le monde. Ses fleurs, selon les cent vingt millions de bâtonnets contenus dans nos rétines, peuvent montrer du rose, du blanc, du bleu, du violet, de l’orange, du jaune, et parfois être bicolores, ou offrir des moirures, des lignes, les tracés complexes et veineux d’un alliage nuancé inventif. Les géraniums rouges, vendus pour être rempotés dans tous les points de vente habilités, sont étiquetés géranium à tord. Il semble que ce sont en fait des pélargoniums. On recense actuellement, deux cent quatre-vingts espèces de pélargoniums sauvages. Même si je suis inquiète pour eux, je pense qu’ils peuvent tenir le coup, grâce à leur sauvagerie. Nous aussi nous sommes sauvages, mais d’une autre façon.
.
(site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)


Messages
1. block note - "le géranium des fleuristes symbolise la droiture ou le sentiment d’amour", 9 mai, 18:19, par brigitte celerier
le géranium rouge chez ma mère, affichait sa normalité (pour se rassurer ou pour rassurer et parce que plante difficile à louper même pour les maladroites en végétation) et cela lui permettait de broder son charme et sa façon délicieuse de sortir de la normalité
moi je préfère le fushia blanc un peu plus recherché et déviant si le blanc l’est, par snobisme revendiqué sans avoir les bases le justifiant
c’est extraordinaire ce que nous mettons dans les plantes qui elles se contentent de vivre pour elles-même