block note - moby
vendredi 15 mai 2026, par
Je n’ai pas assez de temps pour faire tout ce que je veux faire, tout ce qu’il m’est possible de faire, mais je progresse, je crois savoir de mieux en mieux repérer à l’instinct ce dont j’ai besoin. Je reconsidère de plus en plus la notion d’éparpillement. Déjà son côté ’focus’ qui est une forme cachée de productivisme. Sa façon de faire sentir que se perdre n’est pas très sérieux, ce qui est un moyen d’installer d’installer des hiérarchies entre ce qui serait central et ce qui serait accessoire, négligeable, à déposer sur le trottoir pour marcher plus vaillamment sur une route qui mènerait à un objectif "valable". Ces hiérarchies n’existent pas dans le monde réel (dans mon monde réel). Je suis traversée par une multitude de données qui ne rentrent pas dans une catégorie étanche. Je suis traversée par les images, les sons, gestes et couleurs, les voix, les bruits, les gens, comme tout le monde. Tout ce que j’ai pu faire jusqu’à maintenant obéit à ce paradigme : j’ai écrit traversée par des images, j’ai fabriqué des images entraînée par des sons, je me suis activée poussée par un ’tout’ aussi complexe que l’alliage des fils dans ma boîte à couture, méli-mélo. Aussi, quand j’ai le sentiment de m’éparpiller, est-ce que ce n’est pas la résurgence d’une vieille structure de métal qui ressemble à une table d’écolier dans une classe où je serais en retenue ce soir parce que je n’ai pas fait mes devoirs. Et en remettant en question l’évitement improbable (improductif) (hors piste) (que des qualités) de l’éparpillement, je remets en question l’idée de se spécialiser, de creuser une seule voie, de s’y dédier. Je crois que c’est un mythe. On ne fait rien avec une seule allumette dans le noir. Même l’esprit le plus convaincu de ne creuser qu’une voie est modifié, influencé par ce qu’on appelle l’accessoire. Tout compte, même ce qui semble n’avoir aucun effet. Par exemple, si je prends ce qui serait le plus éloigné de moi (ou à peu près), une publicité pour loréal, le simple fait que je la méprise et que je la trouve inintéressante au possible construit qui je suis, mes choix, mon regard, mes actes, et donc, aussi perturbant que ça puisse paraître, la pub pour loréal participe de ce que je fais, surtout si elle augmente ma détestation des injonctions faites au corps des femmes, mon mépris pour le clinquant du vide absolu qu’est une crème antirides. Les rides sont censées venir comme les doigts sont censés pousser sur les mains, vouloir les effacer c’est comme vouloir laver un cachalot à grande eau. Même l’idée qu’un cachalot existe, ce qui peut sembler accessoire dans ma vie de tous les jours, m’aide, elle me construit, elle fait sa part.
une des → photographies d’Erich Lessing du Moby Dick de John Huston, 1954
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(site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)
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(site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)


Messages
1. block note - moby, 15 mai, 18:17, par brigitte celerier
mes rides que j’aime (elles seules)
comme tout le monde je m’éparpille (il est vrai que ce n’est pas cons-truc-tif mais le seul fait de se repentir de tenter de prendre bonnes résolutions est une distraction.
Et voilà que grâce à toi je pense au cachalot, à sa peau, à la petite éponge avec lequel le laver... (et merci pour Moby Dick, celui de Huston vu à sa sortie avec ma grand-mère, plus encore à celui de Melville que je n’ai pas relu depuis plus d’un an)