TENTATIVES

« la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette » [Maryse Hache / porte mangée 32]

BLOCK NOTE

block note - movie

jeudi 2 avril 2026, par c jeanney

Je conseille à tout le monde de traduire, puis de tenter d’expliquer ses choix de traduction, et de regarder ce qui se passe, c’est comme de la chimie. Essayer d’expliquer comment on comprend /aborde / se positionne face à un texte à traduire fait bouger les lignes. On découvre des choses qu’on raterait si on ne s’expliquait pas. C’est comme examiner un objet en le faisant tourner sur lui même, ou en changeant la lumière, ou en collant son nez sur un de ses détails, puis un autre. Essayer d’expliquer ses choix force à repérer ce que peut-être on n’avait pas bien regardé. Ça dévoile par portions le texte, mais aussi soi. Je suis de plus en plus convaincue que la traduction est solitaire. On traduit soi, en tant que soi, avec ses propres aveuglements, ses limites, ses révélations aussi, et sa position sur la planète, en domination ou en captation, c’est ce qui fait que traduire/écrire est politique, pas dans le sens telle ou telle branche d’un groupuscule, militant, partisan, mais dans le sens politique issu de polis, la cité, la vie dans la cité. Et puis il y a toute la curiosité, cette belle émotion, à découvrir ce que fait une langue, et une autre langue, comment se débrouille une langue, quelles armes internes elle possède, et comment une autre s’en arrange avec d’autres moyens. Ça me fait penser à un courant pictural où des artistes faisant partie du même mouvement créent des tableaux reliés par quelque chose d’indicible, mais différents. Les langues créent ce genre de proximité, une même source, un même travail (fardeau ou tunnel à creuser) du "dire", et les images nées d’une langue sont les sœurs de celles d’une autre langue, mais pas des jumelles, peut-être des sœurs habillées différemment ou vues à des âges différents. Il y avait une très belle scène dans un film l’autre soir : les membres de la même famille préparent la table du repas, amènent les couverts, les plats, les serviettes, le sel, se croisent jusqu’à ce que la table soit mise, et chacun d’eux, mais c’est très subtil, vieillit, grandit un peu, pas forcément au même rythme, aller chercher les verres dans le buffet, venir les déposer et dix ans ont passés, se croiser en allant ranger un torchon et six mois s’écoulent, si bien qu’au moment où tous s’assoient pour de bon autour de la table enfin mise, les enfants sont devenus de jeunes adultes, et le père a les cheveux gris. C’est la même famille, on reconnaît chacun à des détails, de petites impressions. Je crois que les langues vieillissent et bougent et qu’elles se croisent un peu pareil, séparées en apparence mais d’abord ensemble.

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(site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)

Messages

  • belle et profonde réflexion/description à propos de ce qu’est la traduction pour celle ou celui qui traduit. (me ferait presque envie si je ne me savais incapable.. Je m’en console en pensant au risque de me connaître mieux... et par le plaisir de t’admirer - souvenir des comparaisons des traductions des Vagues)
    belle aussi la scène précise et familière en même temps que philosophique de ce film inconnu

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