TENTATIVES

« la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette » [Maryse Hache / porte mangée 32]

BLOCK NOTE

block note - par où

vendredi 29 mai 2026, par c jeanney

Je pars du principe que le cerveau ne peut faire autrement qu’organiser ce qu’il voit pour en tirer un sens, comme on éternue, ou comme nos ongles poussent, malgré soi. C’est une drôle de machine à saucisses, la fabrication d’images : la moulinette tourne et des éléments filmés, actifs ou immobiles, passent à travers le hachoir du cerveau pour sortir en histoires, impressions, sensations, effets. Il y a plusieurs cas de figure, par exemple partir de zéro, inventer soi-même ses images, décider du cadre, du sujet, des angles, de la succession des éléments. Donc d’une certaine façon pré-écrire ce qu’on veut inventer, plus ou moins précisément, en étant très tatillon ou en laissant de la marge. Ou se lancer comme on plonge, filmer ce qui vient à la volée et décider ensuite de l’assemblage. De toute façon, le cerveau fera le tri. Il dira hum ceci fait sens, ou ceci est juste, ou je le sens comme ça, ou voilà ce que je veux dire (c’est un cerveau très assuré). Je repense souvent à ce qu’a dit un membre du groupe cinéma quotidien : que ce n’était pas rare de choisir d’adapter un livre au cinéma, mais pas l’inverse. Il ne trouvait pas d’exemple de film adapté en livre, et moi non plus. Il y a des livres qui parlent de films, qui s’appuient sur des films pour organiser une pensée, qui commentent ou qui répertorient des films, qui utilisent des films comme on utilise tout ce qui peut apparaître dans le champ d’une narration (porte, chaise, pommes de terre épluchées de Jeanne Dielman), mais je ne connais pas d’exemple d’un film, possédant toutes les caractéristiques du film (découpage, montage, scènes, plans), adapté en texte. En fait ce qui me travaille c’est la question de qui vient avant quoi, le texte ou l’image ? C’est un peu vain comme questionnement, ça peut tourner très vite au tournis de l’homme qui se demande s’il dort avec sa barbe au-dessus du drap ou sous le drap, et parce qu’il s’interroge il n’en dort plus. En tout cas, de mon côté je ne fabrique pas d’images, je prends celles qui sont déjà là, je ne décide pas de l’angle, de la scène, du personnage, du zoom, ou de la descente en rappel d’un élément dans le champ. C’est comme s’il y avait un stock d’images immense, une mer, avec la profondeur de la fosse des mariannes, et que je ne prenais que celles restées "sur le dessus", assez légères pour flotter (en open source), ou celles repoussées sur les côtés, échouées et donc atteignables car je peux les ramasser. Pour l’instant je les récolte (ces images) à la volée. Mais à quel moment écrire ? se demande mon cerveau barbu en tirant son drap au-dessus, en dessous, sans savoir choisir, ni dormir ni écrire. Je vais tester une technique aujourd’hui : j’ai 16 morceaux de films, plus ou moins courts, de durées variables, de quelques secondes à une minute. Je vais essayer "d’écrire" chaque film, comme s’il était une histoire. Et essayer ensuite d’organiser ces histoires en une seule. L’imbrication des histoires, entre histoires, entre enchâssements, pivots et mécanismes, c’est aussi un problème, un bon problème, un problème réjouissant. C’est quand même dommage cette univocité du sens du mot ’problème’, équivalent de souci, de machin à régler pour s’en débarrasser, le résoudre, le faire disparaître donc, l’annuler, alors qu’il existe des problèmes fascinants, qu’on a envie d’avoir chez soi ou devant les yeux comme on se met à la fenêtre.

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(site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)

Messages

  • il me semble pourtant avoir rencontré des livres (n’ai plus d’exemple précis dans mon petit cerveau qui manque d’assurance) qui adoptaient le découpage en scène, les changements apparents de rythme, les gros plans, les zooms etc.. du cinéma et où on sentait que l’auteur y avait pensé.

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