block note - relief
mercredi 28 janvier 2026, par
Je suis invitée à un salon italien d’art sacré où on me propose de découvrir en avant-première les nouvelles collections de crèches artisanales, je me demande bien où mon adresse mail s’est retrouvée en exploration pendant que je ne la surveillais pas. Je découvre qu’existe la technique du spaghetti : lancer un sujet de polémique et voir s’il reste collé au mur ou s’il retombe. J’apprends qu’en 1870 on mangeait du rat ou du chien, que les prix affichés tenaient compte de la race (est-ce qu’un bouledogue était plus goûteux qu’un caniche ?) et que les plus nantis trouvaient dans leur assiette les animaux du zoo. Au menu, et en belles italiques : "consommé d’éléphant, chameau rôti à l’anglaise, civet de kangourou, terrine d’antilope aux truffes". Il n’y a pas les prix sur la carte. Je pense à un nouveau carnet pour y tenir une liste de métaphores, les repas en temps de disette pourraient y entrer avec la question Qui mange qui. Je retrouve les gestes de la reliure dite à la française, ça ne s’oublie pas vraiment, comme le vélo. Je pense à plier du papier, ou à le "déformer" à la façon de Simon Schubert (découvert grâce à Franck Senaud sur la chaine Préfigurations Officiel). Je vais bientôt visionner le témoignage familial d’une presque centenaire qui parle de ses souvenirs de la guerre. Le ciel est bleu ardoise. On pourrait croire que tout est calme. On peut dire souvenirs "de la guerre", avec un "la", sans obligation de la nommer. La guerre est un fil continu de mauvaise broderie, qui passe devant le tissu, sous le tissu, et devant à nouveau. J’ai noté des phrases : "Dès qu’il y a un cours d’eau, il y a une noyade." "Le langage fait volume." "Il y a de l’espace et du vide entre les langues." (ce qui pointe vers la traduction, qui traque ces espaces pour les remplir). Je repense souvent, en tout cas plusieurs fois par jour, à ce moment où Georges Didi-Hurberman montre comment est représentée l’explosion de la bombe atomique. Un champignon, toujours vu depuis le ciel, l’espace, de loin, de haut. Une image vue depuis la place de celui qui la lance. Une image de vainqueur. J’aimerais travailler du point de vue des vaincu·es. Je n’aurais pas très envie de plier sur mon papier des escaliers d’hôtels particuliers ni des vestiges de salons cossus, comme ceux qu’explore Simon Schubert. En cherchant à en savoir plus sur son procédé, sa technique, je vois qu’il a réalisé une publicité pour de la vodka. Il a dû plier son papier pour obtenir une forme de bouteille. Oui, mais pourquoi, c’est la question. Je vais faire une broderie avec le texte "Oui, mais pourquoi". Ou un pliage à la Schubert. Ce n’est pas vraiment du pliage, ce n’est pas de l’origami. C’est plutôt une technique d’empreinte, de gaufrage, d’embossage du papier. Il y a des femmes sur youtube qui partage leur savoir-faire, elles gaufrent du papier, elles embossent du papier à partir de gabarits qui font sens, des feuilles, des fleurs, des étoiles. Elles fabriquent des cartes de vœux, de bon anniversaire, des étiquettes pour des mariages, des menus. C’est facile de les mépriser, pourtant, leurs techniques sont précises, et leurs gestes futés. En suivant leurs conseils je pourrais faire une carte de menu joliment gaufré et embossé, avec consommé d’éléphant, chameau rôti à l’anglaise, civet de kangourou, terrine d’antilope aux truffes. Ce serait un menu ironique, métaphorique. Pourquoi on choisit un sujet. Je crois que j’aime mieux le ’pourquoi on choisit un sujet’ que le sujet. Il y a toutes les images, en plus de tous les sons, cette masse, cette considérable entreprise. Est-ce que cette dame centenaire qui raconte son passé est à ranger dans les images d’archives, même si elle le fait aujourd’hui ? Je n’ai toujours pas vu Can’t Get You Out of My Head d’Adam Curtis, mais c’est prévu. Parfois, il faut juste laisser le temps venir.
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Messages
1. block note - relief, 28 janvier, 18:24, par brigitte celerier
savouré, dégusté... je rebondis sur un détail, les menus pendant le siège de Paris (ceux qui n’avaient pas accès aux animaux du zoo ni même aux rats mangeaient leur rage ou peut-être du papier) et oui je me souviens de l’avoir lu, je me souviens aussi que dans une boutique de la rue du Faubourg Saint Honoré pas loin du passage Choiseul on vendait, entre autres, il y a trente ans environ, de la trompe d’éléphant
1. block note - relief, 29 janvier, 11:35, par c jeanney
c’est quand même très bizarre, de la trompe d’éléphant (cette hiérarchie) (comme manger de la cervelle de tigre) (il y aurait des tas de chose à explorer dans le thème de la nourriture, acceptable, du statut ingéré, etc.) (merci Brigitte))
2. block note - relief, 29 janvier, 11:56, par PdB
merci pour le lien vers Simon Schubert dis donc... (une espèce de symphonie) (hum) (c’est juste magnifique ce que fait ce garçon)