TENTATIVES

« la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette » [Maryse Hache / porte mangée 32]

BLOCK NOTE

bloque note - les vieux étés

jeudi 11 juin 2026, par c jeanney

Bien sûr que faire la liste des nouvelles du jour fait froid dans le dos, si on a un peu de sensibilité. C’est important, la sensibilité, de la garder, je ne sais pas si se préserver en s’éloignant des infos est une option valable. Je peux décider par décret interne de ne propager que du positif autour de moi et de ne jamais parler de politique, parce que je serais portée vers l’art et la création qui seraient des espaces privilégiés, situés au-delà ou au-dessus ou au-à-côté, où au-hors d’atteinte, pinacles ou annapurnas. Mais il n’y a pas de pinacle, ça n’existe pas ces machins là, il y a juste des installations de fourmilières plus ou moins proches du niveau de la mer par accident, par plissements hercyniens, un mouvement de poussée verticale sans morale ni éthique. Ce que je veux dire c’est qu’on ne peut pas faire quoi que ce soit sans voir ni entendre, ni faire croire qu’il est possible de faire quoi que ce soit sans voir ni entendre. Et faire (quoi que ce soit) en se détournant, ou en décidant d’ignorer, est la preuve qu’on a vu et entendu quand même, puisqu’on choisit l’ailleurs. Je me souviens du Journal de la crise de Laurent Grisel, avec ses notes précises, semaine après semaine, de coincements et plissements anthropocènes, et comment va le monde, et comment vont les gens. Les nouvelles et informations nous demandent, indirectement, et parfois même inconsciemment : "qu’est-ce que c’est qu’être humain ?", cette question folle, cette question grave, et il y a toutes ces réponses, foireuses, géniales, insupportables. Il y a un peu trop de données à récolter ce matin. C’est un peu comme dans un éboulis, on doit choisir quelle pierre pousser sur le côté sans que ça s’effondre encore plus pour retrouver ce qui est submergé, et c’est peut-être soi. J’ai retrouvé de vieilles photos achetées en brocantes, et au milieu d’elles, parce que je range très mal les choses, une de moi, en tunique écossaise, devant le coffre de la voiture bleu métal, une peluche de saint-bernard dans les bras qu’on venait sûrement de m’acheter à Bonneville, et l’écriture de mon père au dos : juillet 1972 "Sur la route du tunnel du Mont blanc". Il a mis des guillemets, je ne sais pas pourquoi. Peut-être pour le côté épique, narratif, ce qu’il voyait de prouesse à traverser un tunnel de 11,6 km sous une masse prodigieuse en passant d’un pays à l’autre. Cette photo était collée à celle d’une 4L et de trois inconnu.es devant une table dépliée pour le repas, avec au dos espagne juillet 70. Avec V, on a parlé au téléphone du goût pour documenter, engranger de la documentation. Et de ce que documenter c’est bien, mais est-ce que ça suffit, et est-ce que c’est étanche. Qu’est-ce qui est documentable, tout ce qui n’apparait pas sur l’image et tout ce qui reste replié dans les pensées, la note tenue du bourdon, des bourdons. Et puis l’anodin, bien humain. Je déteste la nostalgie, mais d’une force. Se souvenir, c’est tenter de voir au présent le vivant du passé, alors que la nostalgie rend le passé inerte, c’est la mort sous vitrine. Est-ce qu’ils vont bien aujourd’hui, ce matin, les vacanciers à la 4L ? c’est humain de se le demander.

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(site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)

Messages

  • en fait tout est humain y compris les pires perversions si on prend le mot au premier degré : fait par l’homme.
    Je dérive pour éviter la pensée...
    et pour amener un sourire (au moins un mien sourire) je me dis que j’avais trente ans quand la petite fille tenait contre elle ce labrador devant un tunnel qui n’existait pas depuis si longtemps à mon échelle
    et je sens au choix décrépite ou glorieuse, et de toute façon très contente de suivre ta réflexion même si je m’efforce de la fuir

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