Bruits, d’Anne Savelli
lundi 2 mars 2026, par
ce qui est étonnant avec Bruits, c’est qu’en se demandant ce qui se passe quand on le lit et en le notant, on pourrait à son tour écrire un livre tellement c’est foisonnant, fluctuant, fertile
parfois, on suivrait une musique
prendre les bruits non pas comme des accrocs dans le silence, des objets cernés, pointus, longs ou tranchants qui seraient posés les uns auprès des autres, ou enfilés en chaîne, ou vus par transparence quand ils se chevauchent, mais les prendre comme un espace autre, une sorte de monde en soi débordant
une sorte d’enveloppe comme l’air invisible, comme si le bruit était un mélange composé d’une chimie enfin découverte, et que c’était partout autour de nous, un objet en soi à étudier
voilà, il y aurait la terre, ses racines, les humains et les diverses techniques pour l’habiter, bâtiments, voitures, panneaux, bitumes, magasins, le ciel, ses nuages et les environs, et ça ne s’arrêterait pas là, même si on pensait avoir tout dit, tout décrit, le sol, les gens, le ciel, il y aurait, en plus du monde inconnu sous la mer et du monde éloigné des forêts et des plantes, il y aurait les sons comme des entités en cohésion, formant un espace, presque autonome, à la fois fantasmagorique et très réel, vivant, des preuves vivantes du vivant — je pense à ce poème très court de Supervielle (Quand nul ne la regarde la mer n’est plus la mer, elle est ce que nous sommes lorsque nul ne nous voit), on se doute bien que la mer est un monde en soi, un monde qui existe sans nous : les bruits aussi sont un monde en soi, un monde qui s’échappe de nous, comme la fumée au-dessus d’une casserole, mais cette fumée ne s’évapore pas, elle s’infiltre et nous transforme autant qu’on la transforme
c’est un jeu de puissances en action, les sons, une texture impalpable qu’Anne Savelli répertorie
il y a du cosmologique dans Bruits, mais du cosmologique très concret
ce qui est frappant, c’est que si tout ces bruits forment un monde invisible, ce que ces bruits fabrique est là
une matière qu’on respire constamment
parce qu’elle est très triviale (une porte défoncée, une vidéo, un dialogue, etc.)
c’est juste là
par effet de soulignement/surlignement, Anne Savelli le révèle, avec les pics, les creux à observer
et il y a du fractal aussi, dans un tout petit détail qui décrit quelque chose de plus large et qui resterait hors de portée si on ne l’écoutait pas, si Anne Savelli ne l’écoutait pas pour nous, pour nous le décrire
c’est un peu comme si elle jetait de la farine sur l’Homme invisible de H. G. Wells et qu’enfin on pouvait voir sa silhouette se détacher
sauf que c’est une silhouette découpée qui se déplie comme une guirlande dans une ribambelle d’êtres, être soi, comment c’est possible
il y a la présence suivie d’une petite fille, F, une petite fille qui est à la fois une petite fille et pas une petite fille, parce que Bruits questionne aussi l’identité, les identités
cette jeune F est une intention féroce, têtue, qui fait opération de résistance à l’âge en le traversant, en apprenant à lire l’autour, ce qui se passe, à sa portée, plus loin, et elle a de moins en moins de limites, il y a du vertige dans Bruits
et comment ça se tresse en arabesques sonores, dans le musical de temps forts, de temps faibles, accélérations et ralentis, la narratrice passe de main en main avec un tu, un elle, un je qui change de corps, parce que les bruits sautent d’un corps à l’autre
Bruit, c’est tout attraper, c’est adopter une procédure (lieu, minutage, paragraphes) et s’en défaire, avec de petits coups de burin, italiques, onomatopées, et c’est ne rien réfuter ou écarter, accueillir les formes
d’un seul coup
par exemple quand arrive un poème interférence
et dans le corps même des pages
mais ce n’est pas un "catalogue graphique des possibles", pas une "performance" au sens de "regardez je peux le faire", ou une prise de liberté triomphale, au contraire, c’est le suivi pas à pas de l’écriture elle-même, suivie scrupuleusement, et rendue avec sa liberté aussi (ça ne veut pas en remontrer, s’extraire, en position de supériorité, c’est l’inverse)
ce qui m’impressionne, et que je n’ai jamais lu ailleurs, c’est l’effet de zoom et de dézoom, cette distance avec l’écriture toujours plus proche ou prenant le large pour mieux voir l’ensemble
et parfois l’impression de voir qu’un point, un point scruté, écouté, particulièrement audible, est le miroir de tout le livre, le livre en réduction
un bouillonnement observé de si près, et on se détache pour un bouillonnement autre, juste à côté, ou un plan large sur une plaine de bouillonnements, on va de petits vertiges en petits vertiges, et bien observés, calmement observés, ils deviennent moins étrangers, on les prend comme des parts de nous, bizarrement éclectiques, pas forcément identifiables au premier son, mais des parts de nous quand même
et puis il y a la texture politique du texte, pas politique au sens d’engagement partisan et démonstratif, mais politique au sens de social élargi, qu’est-ce qu’une fillette, une femme, que font les hommes, fuir, attraper, confisquer, abandonner, ce sont leurs actes bruyants ou silencieux qui décrivent la façon dont on vit
que se passe-t-il dans un bureau, un bus, un café, une chambre d’hôpital, et surtout, surtout, que s’y passe-t-il qui nous concerne toustes
en quoi a-t-on la main, quelle emprise, où s’infiltrer, quels chocs à craindre, et quels bruits fonts ces chocs
des bruits comme des preuves
des bruits comme des alertes
la nuée de personnages de Bruits est une récolte qui n’accapare pas ce qu’elle rassemble
à chaque fois il y a décentrement, et une sorte d’étonnement
sans empathie naïve, sans illusions, sans présupposés, ce qui fait que les clichés sont concassés, réduits en miettes, et se débarrasser des clichés et c’est comme allumer la lumière ou se déboucher les oreilles d’un seul coup
c’est plus fertile que ce que je peux en dire
on ouvre la fenêtre, voilà
il y a beaucoup de force dans Bruits, beaucoup de forces, plurielles, à l’œuvre
("Mais nous allons quand même")
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