"VOUS ÊTES ICI" (1)
jeudi 9 juillet 2026, par
Nous n’occupons qu’un pourcent de la surface du globe. Nous sommes une puce dans le pelage d’une fouine. Notre fouine est une puce dans le système solaire. Notre système solaire est une puce. Nous écrivons depuis cinq mille trois cents ans. Nous étiquetons des jarres et nous inventorions nos marchandises sur nos tablettes d’argile. Notre degré de porosité est extrême. Nous devons accepter que nos marqueurs ne soient pas indélébiles. Nous portons des chaussures de cuir brodé, et parfois un pochon rouge en bandoulière pour ranger nos parapluies. Nous rangeons des pièces de collection sous des globes qui font loupe. Nous nous tatouons des roses des vents sur la nuque.
Dans cette scène, déjà, nous ne nous comprenions pas à cause de la barrière de la langue. Je dis « déjà », parce que c’était le premier paramètre, le plus évident à l’oreille, le plus simple à identifier. Ensuite, il y avait certainement la barrière intergénérationnelle, vu que j’étais une adolescente, et même une jeune adolescente, une presque-encore-enfant, et qu’elle était mature, adulte, propriétaire d’un statut d’adulte, une adulte installée, mariage, maison, profession reconnue. Il y avait aussi la barrière sociale : d’un côté le problème de l’argent pour elle anecdotique, des questions d’héritage, de bâtisses familiales à entretenir, l’emploi de jardiniers, rien qui fasse couperet de vie ou de mort. De l’autre, moi et les miens, avec nos jardiniers impensables ou uniquement visibles à la télévision, dans les romans et les fictions, comme les licornes, les mandragores. Elle m’a demandé, surtout par gestes, de prendre une boîte et d’aller la porter à une tierce personne. J’ai accepté avec une grande politesse, en m’inclinant. Elle a cru que je pensais recevoir cette boîte en cadeau de sa part. Elle l’a retenue d’une main, et de l’autre elle faisait le geste de « pas pour toi ! mais pour lui ! » en pointant le vrai destinataire, index, ongle verni, doigts cerclés d’anneaux d’or rose piquetés de diamants et de petits saphirs. J’ai été à la fois mortifiée et réjouie. Mortifiée qu’elle me croie bête, et réjouie de voir qu’elle craignait que je récupère la boite (ce qu’elle contenait était précieux) à mon profit, sur un malentendu. J’ai exagéré la politesse, j’ai accentué les révérences. Oui, vraiment, quel merveilleux cadeau vous me faites. Je n’ai pas réfléchi. Ça m’est venu comme se jeter dans un toboggan. Elle a pesté, fâchée, la princesse aux doigts d’or, et elle ne lâchait pas la boîte de ma petite vengeance inutile, invisible, née en amont, une petite vengeance ancienne datant sûrement du temps où les pierres étaient molles.
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Messages
1. "VOUS ÊTES ICI" (1), 9 juillet, 18:07, par brigitte celerier
je ne sais pas pourquoi je pense qu’elle avait des lèvres minces
bravo pour la vengeance (trop intelligente pour elle)
2. "VOUS ÊTES ICI" (1), 9 juillet, 18:14, par PdB
(dak on y est - "la vie passera comme dans un rêve" - c’est un livre sur le cinéma, pas si terrible ni mal - il a disparu dans l’incendie - et aussi "la belle et la bête" : c’est comme si on voyait les chandeliers qui sont des bras humains...)