"vous êtes ici" 10 (chanson de geste)
jeudi 30 juillet 2026, par
Nous faisons bouillir dans l’eau du pin tordu pour chasser la tuberculose. Nous mâchons des feuilles d’achillées pour soigner nos toux. Nous faisons macérer des racines de vératres pour contrer la folie. Nous réduisons en poudre l’écorce de l’arjuna et nous l’ingérons pour raccommoder nos cœurs brisés, reprendre courage et volonté. Nous gémissons. Nous suturons nos blessures avec du fil fait de tendons de caribous effilochés, nettoyés, et séchés. Nous désirons fournir une plus grande confiance dans la stabilisation de la tendance. Nous surveillons les discours. Nous annonçons les nominations. Nous abandonnons la table des négociations. Nous vendons des véhicules sécurisés. Nous allons faire des concessions. Jamais nous ne quitterons notre terre. Nous sommes sensibles aux compromis. Nous mourrons pour les nôtres. Nous exerçons notre regard depuis le sommet des collines, des tours crénelées, des miradors, des toits des bureaux, des hangars et des salles de gymnastique. Nous toussons dans notre sommeil. Nous attendons l’âge d’or, l’abondance, la transformation. Nous vivons entre deux cataclysmes comiques. Un jour nous n’aurons plus besoin de nourriture, et ce jour-là se remarquera au fait que nous ne projetterons plus nos ombres.
Le déséquilibre est notable entre ce qui est fait, cent fois sur le métier, et ce qui affleure à la surface des choses, ce qui se passe et dont on parle. Les trois quarts des gestes effectués n’entraînent ni réponses ni questions ni commentaires. Il existe une chape de brouillard très dense, posée là, par-dessus la totalité des prises en charge du réel. Je ne peux mathématiquement pas l’envisager, car les mathématiques n’ont pas été créées à cet usage. Le nombre de seaux d’eau savonneuse est inenvisageable. Le nombre d’éponges et de frottements, pareil. Il n’y a pas de fresques, d’installations, de symphonies, de films en cinémascope, de chansons à succès, d’affiches, de titres de journaux, d’émissions, de colloques sur ces pratiques anciennes, contemporaines, futures, au destin d’angle mort. Je rêve d’un documentaire qui suive seconde après seconde la journée d’une femme de ménage. Qui nettoie derrière vous ? Cette femme rentre chez elle le soir et reprend son travail, le même, à son échelle. Qui nettoie derrière elle ? Chaque jour la poussière retombe. Partout, sur tout le territoire terrestre. Des tonnes et des tonnes de poussière, des pluies de poussière, des tornades, des déluges de poussière. Le nombre de bras, de mains, qui prend en charge cette accumulation est inconnu, et ces gens inconnus, sans nom, sans image, sans existence. Il ne s’agit pas de réduire une injustice, de mettre sous les projecteurs les petites mains des petites gens. Il n’y a pas de réparation possible. Dans les images d’archives non plus, on ne voit rien. Preuve que le verbe ne s’y accroche pas. Qu’est-ce qu’on penserait d’une vie qui passe la majeure partie de son temps dans une boîte scellée de plomb, sans son, sans nom et sans lumière. La vie est salissante. Mais je regarde autour de moi, et personne ne remarque qui nettoie. On parle parfois de conditions de travail. C’est très ponctuel. La durée n’est pas bonne. La vie ménagère dure longtemps. Si longtemps qu’elle provoque l’ennui. Ce sont des questions graves qu’on prend pour des questions idiotes. Les juger mal est plus pratique pour laisser perdurer l’assemblage, qu’on qualifie de viable. Imagine que ce temps rendu terne, caché, répétitif, discret jusqu’à l’invisible, devienne soudain le Graal, l’objet à admirer, à sculpter en statues sur les ronds-points, dans les musées, à reproduire en mosaïque sur les murs de bâtiments exceptionnellement grands, à longer en affiches dans les métros des agglomérations, à chanter et les refrains seraient repris, à exercer pour avoir l’air cool, à étudier en travaux universitaires et à prix-nobéliser de littérature, imagine que les trois quarts des gestes réduisant à néant des tornades de poussières éternelles deviennent vus, simplement vus, comme ils sont, vrais et réels, imagine ce changement. Ce serait une tout autre affaire. Les paltoquets et les mesquins, les héritiers des rois, avides, violents, médiocres, agressivement mortels, les mortifères du monde prendraient soudain une texture diaphane. Cet éclairage serait brut et les changerait brutalement en papier calque. On verrait clairement à travers eux l’assemblage prétendu viable, qui ne l’est pas. Les oiseaux meurent, les poissons meurent, les arbres meurent, les rivières meurent sous leurs coups, qualifiés d’adjectifs laudateurs jusqu’à prosternation. Imagine qu’on admire le seau dans l’escalier et le corps qui s’en charge à la place. Ce serait une aile de papillon, le courant d’air qui suit, un changement, ça grignote, ça grignote, et tout à coup celles que je connais, que j’ai connues, sont embrassées, enveloppées de douceurs sucrées, de coussins damassés, de pierreries et d’or dans les cheveux qu’on disposerait sur leurs mèches sans les gêner pendant qu’elles essorent et qu’elles lavent continuellement. On ne leur parle plus de haut. Les tragédies les plus célèbres ont pour titre leurs noms et leurs prénoms, et cela semble judicieux, normal. On lâche du mépris par bennes et par pelletées à l’endroit adapté, là où le sens du temps, et du moindre, et de la lutte antique, est complètement déraisonnable, déplorablement bas.
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Messages
1. "vous êtes ici" 10 (chanson de geste), 30 juillet, 18:05, par brigitte celerier
penser au ménage me donne des remordes simplement