"vous êtes ici" 12
mercredi 19 août 2026, par
Nous pouvons prêter à sourire. Nous sommes problématiques. Nos réactions nous stupéfient. Nous sommes exclusivement bipèdes. Nous affirmons notre soutien total. Nous nous inscrivons dans la continuité. Nous suivons les chemins de nos ancêtres et des ancêtres de nos ancêtres depuis ce temps ancien où les pierres étaient molles. Nous courrons sur des tapis roulants. Nous sautons à l’élastique. Nous combattons le vide. Nous combattons le vertige. Nous cherchons le vertige. Nous dessinons sur nos fresques des auréoles d’or, des têtes tranchées, des lances et des jambes sanglantes, des nappes et des plats de victuailles, des toges, des arches, des plaies couvertes d’ocre, des ailes croisées sur des nombrils, des tours massives transpercées de rayons de lumière épais. Nous ne savons pas ce que nous sommes. Nous nous serrons dans le noir. Nous préférons nous taire. Nous préférons mourir que de nous taire. Nous prenons des photos sans les regarder.
Je ne sais pas ce que c’est le bon goût. Même à l’écrit. J’utilise des pourquoi, des comment, des à la fin, des sinon, et peut-être même des du coup en plus de beaucoup de peut-être. Je remontais mon col le plus haut possible pour cacher mon cou, ma nuque, mes oreilles et les trois quarts de mon visage, et j’avais choisi un caban, le plus bleu marine possible, le plus feutré possible, le plus passe-muraille possible, et pourtant, je ne désirais pas passer inaperçue, ou disparaître, je voulais correspondre à, faire partie de, me fondre dans la masse pour entrer dans la masse. C’est le problème avec les masses, surtout celles qui n’existent que dans sa propre tête. J’avais l’idée d’une masse remplie du bon goût des feuillets imprimés, numérotés, biffés, corrigés, relus et travaillés d’un air pensif en regardant de temps en temps par la fenêtre sans rien voir, une masse pleine de collections de stylos quand un seul parmi eux fonctionne réellement bien. Je n’ai pas de bon goût. J’ai essayé d’entrer dans la cellule originelle des écrivants, ouateuse, pertinente par son goût de nager dans une baignoire de manuscrits, de tapuscrits, de notes sur des carnets, d’entretiens de Borges, de Duras, de revues poétiques, d’émissions littéraires cataloguant en les classant les couvertures que de ’bonnes librairies’ proposeront en vitrine, mais c’est comme si mes gestes ne s’étaient pas calés correctement sur les enchaînements du professeur de gymnastique. Mon col n’est pas assez haut, mon caban pas assez bleu marine. Je referme tant de livres cyniques, dont personne ne dit qu’ils le sont. Je suis sur le point de comprendre quarante ans après la bataille, et les chevaux sont morts depuis longtemps, les barbelés ploient sous les ronces, qu’il n’y a aucune masse. C’est comme si, à mon petit niveau, j’avais découvert l’existence de la matière noire, ou comme si j’étais physiquement entrée dans le C’est de l’eau de David Foster Wallace. J’ai baigné dans je ne sais quoi, je ne sais réellement quoi, car quand j’y regarde de plus près, ou de plus loin, les couleurs ont virés au fade, au rouge grenat, il y a des pans entiers de murs écaillés à la place de mes papiers peints chéris, celui avec les glycines à grappe violette en particulier. Si délicat de placer le doigt entre deux lés, on ne voyait pas le raccord. Le même motif se continuait à l’infini. Quelle merveilleuse illusion alors pour moi, à suivre du doigt les courbes et tentacules des stolons et folioles tout en repérant, mais sans ciller, la ligne verticale et raide du relief bord à bord. Relief discret qui trahissait le trucage. Trucage qui permettait de faire comme si. Semblant de croire au perpétuel rassurant. Ne pas avoir le bon goût qu’il faut pour rejoindre la cellule originelle, ce n’est pas rassurant. Le verbe anglais c’est fit. I don’t fit. Je ne vois pas de correspondance dans ma langue. Je n’ai pas le bon goût de savoir traduire correctement et comme il le mérite ce fit. Dans le Deer hunter, il y a un personnage qui le crie plusieurs fois, I don’t fit ! sur son fauteuil roulant. Le film l’avale quand même. Le film le fait rentrer dans la masse qui lui correspond, la Pennsylvanie, l’enterrement de Nick, un chant collectif poignant car tout entremêlé de premier degré et d’ironie. Je cherche mon film. Je ne cherche pas mon invention, mon raccord invisible sur le papier peint. Je cherche à quoi ressemble le mur dessous, maintenant, en vrai. Je cherche ma coque, ma brindille sur l’eau, mon panoramique véritable. Je ne cherche pas l’anaphore, c’est un outil qui ne m’a pas été donné, je n’ai pas fait d’études littéraires. Je manipule beaucoup de choses qui ne sont pas à moi. Il y a une grande différence entre chiper et confisquer, et je ne fais pas partie des confiscateurs, des conquistadors, des légitimes-avant-même-d’ouvrir-la-bouche, ceux qui vont enveloppés d’un gel d’évidence bien compact. J’aime voler des dialogues spontanés et des morceaux d’alexandrins pour les placer ailleurs, à la lumière, dans mes tiroirs. En baissant le col de mon caban, je pourrais dire, à la place de tiroirs, mes autels. Les phrases de fin, elles, me fascinent, comme le rebord invisible du papier peint, ce trucage merveilleux. Et en même temps je les déteste. Elles désirent mettre un point aux mots, fermer la porte d’un coup, et c’est inacceptable. Et puis c’est peine perdue, la marée ne se combat pas. Pourtant elles font semblant, elles persévèrent. Je ne sais pas les juger, juger du goût qui est le leur. En un sens, elles revivifient. En un sens, elles ne font que mentir.
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Messages
1. "vous êtes ici" 12 , 19 août, 18:04, par brigitte celerier
je ne sais pas juger
je ne veux pas juger
le bon goût on n’en moque (et de plus en plus avec l’âge)