TENTATIVES

« la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette » [Maryse Hache / porte mangée 32]

"VOUS ÊTES ICI"

"vous êtes ici" 15

jeudi 10 septembre 2026, par c jeanney


Nous avons des chansons. Nous avons des chansons qui célèbrent le sabre, le cochon rôti, la douceur des cuisses, le pays de l’enfance et les cœurs las. Nous avons des chansons pour certains jours et pour l’esprit du fleuve, l’esprit du mont des rats et celui du maïs. Nous attachons nos dieux avec des cordes et nous les transportons sur nos épaules pendant que les tambours marchent derrière. Nous peignons leurs paupières en blanc et ajoutons un œil sur la peau refermée. Du doigt, nous traçons au charbon son sourcil. Nous mettons des échasses ceinturées de grelots. Nous appelons nos rêves. Nos ancêtres sont les maîtres des rêves, ils nous disent où trouver le casoar pour le piéger. Nos rêves agissent sur les semailles. Nous occupons des territoires. Nous vivons sous occupation. Nous attendons un repas chaud. Nous débattons. Nous suivons nos débats. Nous partageons le même discours. Nous confrontons nos arguments. Nous dégelons le budget dédié aux armes. Nos chevaux de combat sont protégés par des bardes, des chanfreins, et nos gorgerins préservent nos cous sous nos casques, et nous plongeons nos plastrons de cuir dans la cire d’abeille chaude pour les rendre résistants aux flèches, et nous cousons des perles tout autour des poignées de nos massues, et nous façonnons des bâtons de commandement à l’aide d’un cylindre d’ébène clouté d’argent doré sur parements de velours. Nous marchons au même rythme. Nous avons grand besoin de voir les choses en face. Nous refusons de voir les choses en face. Nos sons nous affectent. Nos sons pénètrent l’intérieur de nos corps et font vibrer tous les organes qui nous constituent. Nos relations sociales sont remarquables de complexité. Nos agences de renseignement cherchent les signes d’un réarmement. Nos guerres sont justes. Nos guerres sont incessantes. Nos guerres traversent nos rêves. Nous frappons quand et où nous le décidons. Nous organisons des conférences de soutien et des levers de fonds pour rétablir la paix. Nous tirons au fusil mitrailleur en signe de victoire. Nous dormons dans la rue. Nous avons l’espoir qu’un court moment de répit advienne. Nous entrons en résistance. Nous fabriquons des parchemins. Nos couteaux sont utiles en combats rapprochés. Nous faisons notre propre farine. Nous tamisons. Nous sommes ironiques. Nous maugréons. Nos spectacles sont itinérants. Nos yeux sont impassibles. Nous sommes en grève. Nous prêtons serment. Notre ferveur est au rendez-vous. Nous nous engageons à poursuivre notre œuvre. Nous n’allons pas décevoir. Seuls nos noms nous font exister. Nous avons nos priorités. Nos coalitions sont fragiles. Nous recevons des chocs. Nous attendons de voir. Nos ateliers sont baignés de clarté. Nous empruntons de petits corridors. Nous sommes presque au bord du sommeil.


Le matin de mon tout premier jour d’école, la vieille a ordonné aux élèves de tendre leur bras en direction des quatre points cardinaux, bras gauche au nord, bras droit au sud, bras gauche à l’est, bras droit à l’ouest, plusieurs fois de suite, nord sud est ouest, nord sud est ouest. Ma mère m’avait appris à compter jusqu’à dix et aussi à identifier quelques lettres, mais n’avait pas pensé à me familiariser avec une boussole car nous n’en avions pas. De ce que j’en avais constaté, nous savions retrouver le chemin de la maison sans problème. Tous les élèves ont obéi, nord sud est ouest, et leurs corps étaient un seul corps, connaissant la tactique, c’étaient des vétérans. La vieille m’a repérée, immobile dans le bataillon. Elle est venue vers moi. Elle m’a sortie de ma chaise en faisant basculer la table. Elle m’a traînée devant elle, m’a hissée sur l’estrade. Elle m’a retournée face à tous en me tenant aux épaules. Elle m’a donné, encourageante, des coups de genoux dans le dos, tirant sur mon bras droit, mon bras gauche, pour bien les tendre en alternance, en rythme, nord sud est ouest, nord sud est ouest, calés sur les stances de tous. Est-ce c’est lié, qui peut le dire, j’ai peur des cartes, des plans, peur des panneaux, peur du "vous êtes ici" cerclé de rouge, et aussi peur des uniformes, des défilés, et des chorégraphies synchronisées de masse.

.

(site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)

Messages

  • je suis nous sauf pour les échasses et je n’oublie surtout pas la cire d’abeille chaude pour le plastron... pour le reste bien entendu comme nous tous suis déchirée entre bon et mauvais

    dans ma classe je te regarde sur l’estrade, je pleure intérieur et je n’aime pas la maitresse... mais j’aime les cartes

    je devrais essayer d’être centriste mais je n’aime pas ça

Un message, un commentaire ?

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.