"vous êtes ici" 16
lundi 14 septembre 2026, par
Nous tissons nos conditions de vie. Nous passons à nos bêtes des licols, des laisses, des jougs, des chaînes que nous plaçons entre leurs pattes avant pour qu’elles cessent de circuler. Nos usines se démultiplient. Nous installons des poulaillers dans nos immeubles. Nous avons peur des pénuries. Nous recrutons à tour de bras. Nous gagnons du terrain. Nous faisons travailler nos enfants dans une chaleur intolérable. Nos voix poussent des jurons, des blasphèmes. Nous courons dans la fumée. Devant les gueules brûlantes des fours, nous façonnons la pâte de verre. Nous apprenons sur le tas. Nous prédisons des sécheresses, des pestes apocalyptiques, et d’autres fléaux encore inconnus, donc encore dépourvus de noms. Nos équipes se succèdent jour et nuit. Nous ordonnons que tonnent les arquebuses. Nous échappons au pire. Nous embarquons dans des canots. Nous ne pouvons pas raconter. Nous ne tenons qu’à un fil. Nos jambes sont plus longues que la hauteur de notre torse et adaptées à la marche d’endurance et à la course. Nous embarquons dans des camions. Nous cousons à la machine et nous collons des étiquettes sur des imitations. Nous avons l’expérience. Nous n’avons pas nos papiers. Nous vendons nos papiers. Nous recevons nos papiers. Nous montrons nos papiers. Nous déchirons nos papiers. Nos routes se ressemblent. Nos routes sont clandestines. Nous aimons la sécurité. Notre monde se fait et il se défait. Nous pensons quelquefois "Dieu qu’il doit être doux d’être bête et méchant au point de se moquer des conséquences". Nos gorges se serrent. Nos affiches se déchirent. Nous berçons, et prenons dans nos bras, et berçons à nouveau. Nous sommes en déplacement. Nos colères sont tristes. Nos colères sont rentrées. Nos colères sont belles et nécessaires. Nos tableaux de bord sont poussiéreux. Nos fossés sont spectaculaires. Nous enterrons des câbles rouges, des câbles bleus, des câbles verts. Nos pelleteuses dorment la nuit, mâchoires levées. Nos piscines sont rangées debout le long des voies rapides. Nous achetons des boites à musique, du pain d’épice et des hameçons. Nous fabriquons des boules à neige et nous les agitons pour que des paillettes se soulèvent et retombent.
Le "vous êtes ici", depuis l’apprentissage des quatre points cardinaux de ma première journée d’école, m’angoisse, c’est un fil. Et le "vous êtes ici" ne dure pas, ne durera pas, sera un jour un "vous êtes ici" imposé, hôpital, institution, escalier difficile à monter, à descendre, difficultés à sortir du lit ou s’y coucher, perfusions, et puis, à la fin, le "vous êtes ici" inconnu de l’au-delà, deuxième fil. Ces deux fils se croisent : le "vous êtes ici" punaisé de la carte indéchiffrable et le "vous êtes ici" mais pour combien de temps vers l’inconnu. On ne fait pas de tresse avec deux fils. Il en faut trois. Le troisième fil est l’écriture. Je tente, par l’écriture, de tresser le "vous êtes ici" de l’angoisse imposée et le "vous êtes ici" de l’angoisse fuyante. Si j’arrive à tresser ce tout, je serai tenue. J’aurai choisi d’être punaisée et je freinerai la glissade. C’est à ça que me sert écrire, et à noter les petites violences, les secousses, sismographe. J’ai peu d’outils, comme tout le monde. Nous ne sommes pas outillés, pas outillées, pour vivre. Nos morts, nos mortes ne furent pas outillées pour vivre. Nos vivantes présences, dans la même pièce ou bien plus loin, ont des difficultés, des mésadaptations. Peu importe leur puissance. Le roi du monde, ou celui qui se considère comme tel, ou celui que l’on considère comme tel, s’endort assis, bouche pendante, et perd la tête, et perd ses nerfs. On n’a pas de "vous êtes ici" quand on aime nuire. On est comme un chien battu qui ne sait plus où se coucher car toutes ses réponses sont mauvaises. Symboliquement, on pose de l’or partout. On s’imagine vivre dans l’or. On se créé un "vous êtes ici" recouvert d’or. L’or est un métal mou, qui ne sait pas trancher, creuser, sans s’user ou se déformer, il est poison mortel lorsqu’on y boit, lorsqu’on y mange. L’or n’a pas d’avenir. Le bois d’une branche est plus puissant que l’or. La créature la plus puissante de l’univers est le termite, aussi appelé "fourmi blanche", plus puissante que le bois de la poutre qui maintient la toiture, car elle le ronge — la toiture étant plus puissante que le vent, car elle s’y oppose — le vent étant plus puissant que le nuage, puisqu’il le chasse — le nuage étant plus puissant que le soleil, car il le voile — la fourmi blanche est plus puissante que le soleil, plus puissante que l’or. Un jour, après les perfusions et la morphine, ne resteront que les cliquetis et les bruissements des fourmis blanches sur cette terre, ce globe. Yeux ronds, l’étonnement de constater, la frayeur d’y penser, l’acceptation-notation-assimilation en l’écrivant. C’est dans la suite des mots je m’oriente.
.
(site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)


Messages
1. "vous êtes ici" 16, 14 septembre, 11:54
mes jambes ne sont pas longues et je ne sais pas coudre à la machine même si j’en avais achetée une perfectionnée (donnée en désespoir de cause) mais j’aimerais apprendre à souffler le verre et avec ma maladresse cela donnerait des résultats époustouflants
consolation du maître autoproclamé (et que nous avons trop la tentation de considérer comme l’étant encore un peu) devenu chien battu.. si cela ne le rend pas encore plus brouillon et cruel
l’écriture comme troisième fil OUI et à mon humble avis tu t’en sors déjà bien du tressage..
1. "vous êtes ici" 16, 14 septembre, 15:53, par c jeanney
(moi aussi, souffler du verre, juste une fois, pour voir, cette question du souffle et de la brûlure, ça doit être quelque chose) (merci Brigitte+++)
2. "vous êtes ici" 16, 14 septembre, 19:08, par PdB
J’en parlais justement de cette affaire de perdre tous ses repères ses sens sa mémoire et puis son corps-même : un papier dans le portefeuille ? Une présomption mais qui pour déterminer le moment où ? L’écriture en 3ème fil pour la tresse est une bonne idée en tout cas - et en effet ca va bien... Bonne suite