"vous êtes ici" 20
vendredi 6 novembre 2026, par
Nous créons des labyrinthes de sel. Nous créons des installations où écouter battre des milliers de cœurs. Notre eau est faite de gouttes qui glissent pour se rejoindre et former des ruisseaux, des flaques, des constellations mouvantes, des archipels. Nous pratiquons les évictions, les promotions. Nous partons délibérément tous azimuts. Nous essorons, nous frottons, nous lavons et nous essuyons. Nous puisons notre inspiration dans les manifestations multiples de la vie et les états modifiés des consciences. Nos sirènes retentissent avant l’aube. Nos voitures sont projetées dans les airs comme des jouets. Nous cherchons les ennemis de l’intérieur. Nous errons dans nos corps couverts de poussière et de suie. Nous attendons que les flammes s’éteignent. Nos jardins sont privés et l’écho de nos fêtes s’entend de loin. Nos SUV viennent nous déposer et attendent en laissant tourner leur moteur. Nous parlons en sigles et en acronymes. Nous œuvrons à la promotion de zones touristiques augmentées. Nous transformons nos usines de fabrication de bougies en centres culturels. Nous sommes vulnérables au milieu des vulnérables. Nous sommes indispensables. Nous dessinons un carrefour de lignes de vie, une suite d’allers-retours symboliques, un piétinement de signes. Nous nous rencognons et nous nous tapissons de lectures, de lexiques, de sons, de carnets, de tableaux, d’encens, de souvenirs et de tissus. Nous roulons des jours et des jours à l’aveugle, avec un monde en soi, un petit monde dont nous n’avons jamais fait la carte mais nous roulons dedans, dedans et hors piste. Nous devons faire cette carte pour ne pas être tristes. Nous nous penchons sur ce qu’est la pensée positive. Nous voulons aller mieux. Les résultats de nos analyses sont effrayants. Nous fabriquons des marionnettes que nous plaçons sur des tapis volants tenus par des fils invisibles. Nos ours articulés se déplacent dans des castelets et tombent au pied de pommiers en carton. Nous leur donnons nos voix. Nous pointons une contamination d’arsenic non maîtrisée dans nos eaux minérales en bouteilles. Nous combinons de simples images d’oiseaux, d’arbres, de façades vitrées et de tunnels, à de la musique instrumentale. Nous avons conscience des limites de nos actions et de leurs insuffisances, tout en continuant de croire que 1 vaut mieux que 0. Nous mettons en lumière des détails pertinents, comme la position d’une arche, d’un pont, d’une charpente soudée à la forêt. Nous ressentons des tiraillements à la poitrine. Nous observons des montagnes de glace bleutée qui dérivent. Nous donnons notre nom à des plages de galets. Nous déplorons chaque plante asséchée et chaque fleur fanée. Notre fierté gît glacée dans la terre. Nous faisons nos adieux. Nous nous disons à demain.
On a beau être peau contre peau à la naissance de l’une, avoir été (moi et ma mère) collées, reliées par un fil élastique plus ou moins lâche, s’imaginer tout savoir l’une de l’autre, ou tout du moins penser que ce qu’on ne sait pas est du domaine privé, intime, donc non dicible, on a beau s’être écoutées longtemps, le son de nos voix comme un filet d’air constant, renouvelé, une vapeur connue autant qu’un parfum est connu, accessoire, et peut-être remplaçable, mais aussi comme le filet d’air unique à respirer pour vivre dans son scaphandre, irremplaçable, on a beau croire savoir, ou croire avoir tout su, ou presque, un jour elle me raconte une histoire, une seule fois (elle qui raconte toujours les mêmes histoires avec les mêmes péripéties et les mêmes coups de théâtre, mêmes phrases, mêmes conclusions), un jour, un jour précis, elle me raconte une unique fois une seule histoire. Madame Codant, la voisine, qu’elle appréciait beaucoup, tombe malade. Elle a de plus en plus de mal à marcher, à être autonome, à vivre et son mari la trompe, ce qui fait que sur le pas de la porte, se tenant au chambranle, elle dit à voix basse à ma mère : hier, il a voulu me tuer. Il m’a poussé dans les escaliers. Je dis à tout le monde que j’ai glissé, mais ce n’est pas vrai, c’est lui, c’est lui qui m’a poussée. Je ne suis pas morte et je ne sais pas pourquoi je vous le dis à vous. Ensuite madame Codant est morte, tuée par la maladie, et non par lui, mais cinquante ans plus tard ma mère s’en est souvenu l’espace d’une seconde. Elle parlait à voix basse elle aussi, consciente de n’avoir pas su comment aider, coupable d’avoir en ce temps-là, en bonne ménagère, mis la poussière sous le tapis, et de n’avoir pas eu d’autres mots en tête que les "drame passionnel" des unes de Détective.
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Messages
1. "vous êtes ici" 20, 6 novembre, 14:55, par brigitte celerier
un souvenir si marquant qu’il était tout spécialement enfoui de peur de sa force
{}et oui notre fierté git glacée dans la terre