"VOUS ÊTES ICI" (3)
lundi 13 juillet 2026, par
Nous frissonnons devant l’arène où nos gladiateurs nous saluent. Nous réclamons le respect. Nous gaspillons nos forces. Nous n’avons pas l’impression de comprendre. Nous refusons de témoigner. Nos tableaux prospectifs déterminent nos performances. Nous commercialisons nos tests génétiques en nouant des partenariats. Nous couvrons notre dette obligatoire avant une éventuelle scission. Nous anticipons une reprise. Notre perturbation s’étend. Nos ciels seront variables. Nous formulons des espoirs d’atterrissage en douceur. Nous publions des données très surveillées et des rapports décevants. Nous nous soumettons aux lois de la biologie, de la physique, de la chimie, de la chronologie. Notre indice est en passe de réaliser une remontée. Des mouettes s’attaquent à nos montgolfières à coups de becs pointus. Nous voulons juguler l’inflation sans nuire à la croissance. Nous consolidons les opinions sur nos prochaines décisions. Nos sacs sont dorés, pailletés, et nos respirateurs masqués par nos écharpes.
Branches et feuillages inextricables en tableau de verdure, et les troncs moussus font un cadre et tracent des lignes de perspectives plus foncées ou plus claires selon les rayons de lumière qui les entourent d’une bienveillante caresse, tout cela est très doux. Dans d’autres occasions, on en ferait un puzzle, ou une tapisserie ou le fond d’une mona lisa, ou on reprendrait des détails qu’on viendrait ajouter à la Tempête de Giorgione. C’est un paysage enchanteur, calme. Pas de sentier, juste des feuilles, des branches et de la mousse. Hors champ commence le son des tronçonneuses, des haches et des retors de défrichage. Au début comme un bruit d’insecte, mais mécanique et imbécile, têtu. Puis, ils sont deux, puis trois, puis ça envahit tout l’espace sonore. Ça meule, ça grince, ça épépine, ça pulvérise. Un son aussi fort que la vue. On peut penser que ça s’affronte. Que la forêt complexe et délicate fait face aux odeurs de brûlé, de métal chaud et de plastique fondu, de grignotage du vivant, sans yeux, sans corps, sans états d’âme. On peut penser à une lutte, plutôt égale d’abord, mais vite on sent qui prendra l’avantage, non pas ce qui est vu des mille nuances de verts, de bruns, de jaunes et toute la palette de grains, mais ce qui s’entend, ce qui avance, va s’avancer. Sans doute qu’on construit une route. Comme on est orgueilleux, ce sera une autoroute. Comme on se sent vainqueur, elle aura plusieurs voies. Son triomphe épousera les bordures métalliques qui structurent sa carcasse et la propulsent vers l’avant, creuser, creuser, aplatir et creuser, tout étaler, étaler la noirceur en nappe brûlante, solide, le bitume lissé et déroulé en lave artificielle fabriquée sur mesure. On sent vite que l’un des belligérants va perdre. Entre les deux, le guerrier vert et torsadé de lianes et le sumo d’acier, on sait qui va gagner. C’est là que la forêt décide de replier sa robe sous elle et de partir. À belles enjambées. Elle se retire. La forêt se retire, emportant toute sa mousse, ses feuilles, et ses grillons, ses scarabées, une libellule sur chaque doigt. Elle se replie et elle s’enfuit. Ça fera date. Dorénavant, chaque lieu verdoyant, crique, morceau de terre, bosquet, butte de pavots fleuris, s’en ira, au moindre son de haine spectaculaire. À chaque vrille de moteur excavant, chaque clochette de métal heurté, chaque sonnerie de la pelleteuse qui part en marche arrière pour pouvoir mieux creuser l’avant, plus loin et plus profondément, les végétaux se retireront. Ce sera comme la Mer rouge qui s’écarte devant Moïse, sauf que ce sera une Mer verte, plus prolétaire, avec des branchages intriqués inutilement dedans. Imagine les chantiers. Les machines se déploient. La forêt les entend – la forêt au sens de grande entité verdoyante et vivante de ses veines de sève, de mycélium, de pistils, de sucres à butiner –, la forêt les entend et elle s’enfuit. Vous ne l’aurez pas. Maintenant les machines feront face à du sable et de la pierre sans vie. Ça se fera à l’oreille, rapidement. Le moindre son de destruction retirera toute trace de vert. La forêt s’enfoncera vers l’arrière, se cachera dans les replis de lieux déserts, d’îles non répertoriées, non productives. Elle se nichera dans des grottes habitées seulement par des crânes d’ours et des autels levés à la mémoire des gnous et des ancêtres. Elle ira jusqu’aux grottes sous-marines, jusqu’aux crevasses de la montagne, de la banquise, et tous les interstices que l’Humain Es Vénalité ne saura pas atteindre. Comme il va s’ennuyer. Il lancera ses troupes sur des cibles en poussières. Il ne rencontrera pas de résistance, pas de branches déchiquetées, pas de cadavres d’oiseaux ni de mulots, tout sera parti. Il pourra conquérir ses graviers, comme sa poudre de Mars ou ses cendres de Lune, choses qu’il convoite déjà, tant il n’aime que le vide sans vie, sa cervelle aussi lisse qu’une planche de formica. Quand la forêt se sera cachée et enfouie plus profond sous la surface du monde, se verra à l’œil nu cette vacuité d’humain falot. Son eldorado mort. Alors nous sortirons nos fourches. Nous le transpercerons, à l’ancienne, à la main, sans les bruits métalliques des maillons des chaînes de tronçonneuse qui s’entrechoquent. Et nous l’étranglerons sans bruit comme nous étranglerions la mort si nous le pouvions. Puis nous appellerons la forêt, par des psaumes et des chants, nous lui crierons La place est libre, À nouveau, Tu peux rentrer, Avec nous, À la maison, Notre maison de branches et de baies prolifiques.
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(site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)


Messages
1. "VOUS ÊTES ICI" (3), 13 juillet, 18:04, par brigitte celerier
je choisis la guarigue et une carrière où je vais rire aux nez des puissants et violents avec Molière et des belges irrespectueux pour mon anniversaire