vous êtes ici" (5)
jeudi 16 juillet 2026, par
Nous observons l’avancée du désert par satellite. Nous découpons les arbres en nous tenant pieds nus sur l’aplat de leur tronc coupé par le milieu dans sa chair de sève rouge. Nous enregistrons le bruit de mastication des chenilles. Nous alimentons des forges, des cheminées, des fours, des bûchers funéraires. Nous nommons les constellations. Nous remportons des succès historiques. Nous acheminons du bois en quantité considérable, au point que la surface du fleuve n’est que rondins. Nous appelons le tapir en cognant le tronc d’un palmier. Nous jouons des tambours, flûtes, hochets, sonnailles. Nous attachons des tissus blancs en haut de nos bâtons que nous levons très haut au-dessus nos têtes en sanglotant. Nous jetons des pierres sur les grilles, sur les murs, sur les chars, dans les lacs. Nous mangeons des pétales d’hémérocalles. Nous mangeons des grillons. Nous nous mangeons des yeux. Nous tournons. Nos jupes volent autour de nous, tenues par des ceintures cousues de graines. Nous sculptons des guerriers avec leur paquetage, et nous les installons au centre des ronds-points sur piédestal.
C’était à quatre pattes sous le bureau, et devant le bureau et ses pans latéraux. Un bureau très précis. Les choses sont toujours compliquées de précisions, déjà par ce que soi on y a mis, et ce que d’autres y avaient inséré précédemment, notre historique. C’est qu’on a très souvent aucune idée d’où viennent nos goûts et nos dégoûts, nos remarques, nos images métaphoriques et nos images concrètes, qui parfois correspondent. C’était un bureau de métal des années 70, vert militaire, et d’une surface grumeleuse, comme une peau de lézard parcheminée, une peau très dure, une peau en relief. Ses creux de peau ressortaient sous le gris et le noirci accumulés, temps et poussière. C’était vraiment très gratifiant de frotter ce bureau, parce qu’on y enlevait sans cesse du gris foncé, et encore du foncé, peu importait si on passait pour la sixième ou la centième fois le chiffon, on ramenait du gris, on l’extirpait comme d’une corne d’abondance. C’est-à-dire qu’avec le gris de crasse qu’on enlevait, on nettoyait le statut social défaillant, les sabots du grand-père et les verres de bibine, le logis collectif, l’usinage, la ferraille, les soudures, les poulets à plumer coincés entre les jambes protégées d’un tablier noir. On devenait propres, assortis aux publicités télévisées. C’était aussi le bureau du fils, qui s’élevait. Il montait, et montait en diplômes comme en lévitation, au-dessus des vieilles cours à cageots, du vieux chien et sa chaîne, des vieilles tombes à visiter à la Toussaint sans frontispices, sans croix sculptées et sans photos – chez les tombes aussi, il y a des rangs. Il montait dans et par le savoir, enseignement, équations, chimie, livres, dossiers, cahiers soulignés, ordonnés. On nettoyait le bureau du fils savant. J’étais petite et je frottais comme elle, ma mère – toujours un chiffon à la main, toujours à nettoyer, à enlever les traces de pierres écrasées de soleil où rien ne pousse, et les départs à pieds, le lendemain du jour où on avait suivi la procession, car on demandait souvent pitié, on implorait souvent la vierge et les anges en ce temps-là, cageots de bananes, tissu vendu au mètre, débrouille, et à l’hippodrome dépenser quelques sous pour des paris jamais gagnés, voilà pour l’historique. Je ne suis pas certaine que les générations se suivent. Je crois que plutôt elles s’ajoutent. On frottait, on frottait. Peut-être pour la première fois ensemble. Avant, elle m’empêchait. Elle me disait Tu as bien le temps. On frottait toutes les deux ensemble, ou bien elle me laissait jouer à frotter près d’elle. Elle m’a dit Il nous faudrait de l’huile de coude. J’ai demandé On en a ? ça s’achète où ? et elle a ri. Il faut dire que c’était drôle, ma confusion, d’avoir pris l’expression au pied de la lettre. On était, il me semble, pourtant tous au pied de la lettre chez moi, par nécessité, par désir d’extraction. Par besoin de bien faire. De se considérer et d’être vus par d’autres comme les bons élèves vendus sur les images, recevant des images en bons points – images d’images dans les images. C’était une construction factice ce bureau, ce vieux bureau qui n’existe plus aujourd’hui. On parle de cinéma, de photos, de scènes récurrentes ou formatrices, et on oublie parfois l’objet, l’objet réel, avec le muscle et la vigueur qui s’en empare, la force dont on l’a habillé comme une poupée de collection (j’en avais quelques-unes, celle avec une coiffe alsacienne, une bigoudène, une arlésienne, et quand j’ai ôté les épingles des petits tabliers et des rubans, les corps de plastique orange une fois nus ne racontaient plus rien, c’est la fiction qui les tenait).
.
(site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)

