"vous êtes ici" 6 (où le titre s’avance et se montre)
lundi 20 juillet 2026, par
Nous mangeons des cadavres d’animaux. Nous enterrons nos dépouilles. Nous plaçons nos dépouilles sur des tréteaux. Nous glissons nos dépouilles dans des sacs que nous laissons couler dans le lagon. Nous retournons nos dépouilles pour qu’elles regardent le sol, vers le centre de la terre. Nous tournons nos dépouilles vers le ciel, vers l’est, vers l’ouest, vers la cité dorée, vers le pays du long repos, vers le nectar du sud, vers la plaine aux mille antilopes. Nous ne connaissons pas la peur car nous sommes déjà de l’autre côté. Nous trouvons des ossements. Nous scannons des fossiles. Nous reconstituons nos crânes. Nous estimons l’aspect saillant de l’os, sa position au sein de nos squelettes. Nous construisons les données qui nous manquent. Nous imaginons collectivement. Nous chassons les rennes. Nous chassons les kangourous. Nous arrivons en tête. Nous vivons une saison exceptionnelle. Nos chaussures sont blanches et nos vestes doublées de soie rose. Nous chantons. Nos micros brillent comme de l’argent. Nos cheveux sont teintés de noir, d’orange, ou gris, ou blancs. Nos lunettes sont opaques. Nous crevons sous un building. Nous crevons dans le crash d’un avion. Nous revenons enfin chez nous. Nous marchions autrefois sur Terre le dos courbé tant le ciel était proche. Nous nions tout impact sur les blocs opératoires. Nous préparons la dynamite. Nous nous protégeons d’exploser.
Je n’ai jamais eu le sentiment d’appartenance à un lieu, une région, une maison. Sans doute parce que je n’ai jamais éprouvé corporellement le concept de propriété. On n’appartient à rien quand rien ne nous appartient. Pendant la majeure partie de ma vie, le sentiment d’être de passage et non ancrée dans un territoire me semblait enviable, tout le monde est nomade historiquement, et je le ressentais instinctivement, même avant d’avoir pu ouvrir un livre d’anthropologie. J’étais même assez fière de me sentir « de nulle part », comme si cette particularité fondait qui j’étais de façon unique. Je n’avais pas pensé plus loin que mon nombril. Et mon père, est-ce qu’il appartenait à quelque part ? Il avait eu ses lieux préférés, ses lieux sensibles, tel nom de village, tel arrondissement, telle rue, mais c’était loin, ou bien perdu. Ma mère aussi avait un quelque part qui n’est pas celui où elle a vécu, un lieu inaccessible, confisqué, une contrée devenue féerique, sans existence réelle. Personne n’appartenait à un endroit chez moi. Je pensais qu’on était « spéciaux », pas comme tout le monde, pas comme ces gens qui avaient une maison de famille habitée depuis deux ou trois générations, et des grands-parents à demeure, des gardiens, et des arrières et arrières grands-parents encore présents dans la bâtisse, coffre au grenier et papiers archivés, notablement notables. Je nous sentais plus libres. Je faisais un lien bête entre « ancré » et « étriqué », avec l’imaginaire de la graine qui vole, qui s’essaime, et l’idée d’une nature plus profonde car aussi fluctuante que les vagues sur la mer. J’avais juste omis un paramètre. Le choix. Personne n’a choisi. Si je devais remonter dans les générations qui m’ont précédée, nous sommes une lignée de journaliers qui travaillaient là où on avait besoin de main d’œuvre. Nous ne sommes pas des explorateurs, des inventeurs, de ceux qui ont eu la main sur leur destin. L’ouvrier va là où il y a du travail. C’est aussi simple que ça. Et ça peut s’en aller n’importe où, dans la Somme, le Jura, de l’autre côté des Alpes ou en banlieue d’une capitale. Ensuite on s’acclimate. Et si on nous demande d’où nous venons, nous faisons une liste de noms de lieux approximatifs, habités trop peu, habités sans entrain, par obligation. Ce constat n’est pas qu’une donnée ethnologique ou sociale. Elle a aussi un effet sur les mots et les livres, puisqu’un livre répond aussi à la question « d’où tu parles ? », et que les mots sont ancrés racinairement dans une personne physique. On ne choisit pas ses mots chez moi, on prend ceux qu’on trouve sur place, une habitude prise depuis un temps long, temps en amont, dont on a l’expérience, un peu comme je suppose ces animaux que l’on capture et qu’on réintroduit ailleurs, dans un zoo, un enclos, une région montagneuse à repeupler. L’animal se débrouille avec ce qu’il va trouver. Je ne connais pas d’animaux qui choisissent. Le cercle rouge et le « Vous êtes ici » sur le plan d’une ville m’ont toujours paniquée. Ils me font perdre mes moyens. Je ne sais pas où regarder ni quoi, et c’est très perturbant. Je ne suis ni sur la carte ni dans le cercle, mais à côté, avec les miens dans les cellules de mes cheveux, de ma peau, dans les bâtonnets de mes yeux. C’est intriqué à mon regard, aux mots que j’utilise. Il y a des livres qui semblent « de nulle part », des vagabonds célestes et de grands voyageurs, des déambulations, des trains mythiques, des steppes, avec des mots comme des brindilles dans les remous des fleuves, et j’ai pensé qu’ils pourraient faire en sorte que je me sente accompagnée dans mon « de nulle part » personnel, mais non. Sans doute la place du choix dont ils comprennent mal la non-existence, parce qu’ils n’ont jamais eu à vivre en sa compagnie, avec sa normalité. Ils sont des descendants d’explorateurs et d’inventeurs, pas des manouvriers qui ont dû vendre leur force de travail. Ceux-là ne sont pas si nombreux à écrire. Je cherche de leurs nouvelles. Je fouille les pages, je feuillette, je renonce, je trouve un paragraphe, je le garde précieusement dans ma collection d’objets pauvres, de paroles folles des ballottements qu’elles ont dû subir. Souvent, je ne les trouve pas car, à cause du non-choix, du non-choix habituel, rationnel, standard, ils n’écrivent pas. Je crois que c’est ce qui provoque ma panique, ce trou qui s’ouvre sous moi quand je lis un "vous êtes ici" cerclé rouge sur une carte.
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Messages
1. "vous êtes ici" 6 (où le titre s’avance et se montre), 20 juillet, 22:57, par brigitte celerier
"Pendant la majeure partie de ma vie, le sentiment d’être de passage et non ancrée dans un territoire me semblait enviable, tout le monde est nomade historiquement, et je le ressentais instinctivement, même avant d’avoir pu ouvrir un livre d’anthropologie. J’étais même assez fière de me sentir « de nulle part », comme si cette particularité fondait qui j’étais de façon unique" pas si unique ou pas tout à fait (je m’imaginais de nulle part ou de trop d’endroits successifs... et voilà que finalement si suis. différente parce que me suis sentie de Paris ou j’ai senti que Paris était à moi et je tends à devenir d’Aignon... alors oui je te comprends mais je diffère