block note - "à jour"
lundi 18 mai 2026, par
Et donc ça m’a frappée, dans le dernier Journal filmé d’Arnaud de la Cotte, les plans d’évacuation. Qui regarde les plans d’évacuation. Qui a vu les plans d’évacuation. Peut-être ceux qui les ont commandés, ceux qui les ont dessinés, ceux qui les ont imprimés, encadrés et affichés, en plaçant un clou ou une attache, en décidant de l’endroit adéquat, sans doute pas trop loin de l’extincteur, et puis je crois bien que c’est tout. Et ensuite plus personne. Ou au moment du contrôle de sécurité annuel, quelqu’un a demandé "le plan d’évacuation est-il affiché de façon à être visible ?" ou "est-il à jour ?" et la case "à jour" ou "affiché" a été cochée, ensuite ça s’est perdu dans des jeux de regards qui passent dessus comme on évite d’écouter des bruits parasites, ou comme on cherche quelqu’un dans la foule sans s’arrêter aux visages inconnus. En fait, les premières personnes concernées ne le regardent plus. Qu’est-ce qui se passe quand on filme ce qu’on ne regarde plus. Qu’est-ce qu’on voit tout à coup. Déjà, et parce que j’ai mauvais esprit, je dirais que les plans d’évacuation devraient clignoter partout, se développer en bannières géantes et flotter au vent, bien plus grands et majestueux que les M élancés des mcdonald’s. Où sont nos plans d’évacuation, je veux dire à l’échelle large, l’échelle humaine. Et qu’est-ce qu’on voit quand on filme ce qui semble induit, "l’aménagement du territoire" comme on l’appelle, sa laideur, sa beauté de couches empilées, de l’église centenaire au magasin afflelou. Ce sont de vraies questions. "Excusez-moi" dit la voix mécanique, qui nous vole le pardon. Le pardon est une affaire humaine. Oui, il m’a bien perturbée cet épisode du Journal filmé dans ce qu’il enregistre de déplacements. J’ai marché, sans gps et sans voix pour me dire "excusez-moi, voulez-vous que je recadre vos photos ?" à la recherche de plumes à mettre au pot commun (si vos yeux tombent sur l’une d’entre elles, je veux bien la récupérer, je suis curieuse de voir où et comment elles atterrissent dans votre ’ailleurs’, et peut-être que vous ferez la même expérience que moi : tant qu’on ne se demande pas si elles sont là, elles n’y sont pas, ce sont de petites fées facétieuses, et puis on en trouve une, et une autre, et une autre, et tout à coup elles sont si nombreuses qu’on pense ne pas avoir assez du temps d’une vie pour les cueillir). C’est un autre moyen de faire ce que je fais, percevoir, récolter, regrouper, assembler, du recyclage, le ré-emploiement d’un matériau déjà existant et disponible. C’est ce que je fais avec le texte du jour que je modèle, un morceau de patchwork à la fois, selon mon plan, ma stratégie. Mais il y a du battement, du flou, qui ne demande qu’à devenir net. Et, comme dans le Journal filmé, il y a la distance entre ce qui est dit/écrit, et l’effet que ça fait. J’ai emprunté un livre sur le cinéma à la médiathèque : on y trouve des descriptions de scènes, des dialogues et des personnages, au milieu d’autres considérations, et si j’ai commencé à lire consciencieusement ces descriptions, petit à petit j’ai arrêté, à cause de l’écart. J’ai seulement noté la scène (quelle est-elle, dans quel film) pour essayer d’aller la regarder ensuite, la regarder réellement, pas par écrit, à cause de l’humain des visages, des expressions, des tics et des gestes, des ralentissements de débit, voix qui montent ou qui crient, ce qui est hors du cadre des mots. Il n’y a pas une limite solide, comme la ligne noire qui sépare deux couleurs sur un vitrail, entre ce que l’on voit et ce que l’on ne voit pas, il y a aussi le "vu sans voir". Je ne sais pas comment nommer cette catégorie. Le "vu inconsciemment" peut-être, mais le paradoxe c’est que dès qu’on ramène ce "vu" à la conscience, il ne l’est plus (inconscient). Dans un épisode de Paroles d’histoire, Pierre-Olivier Dittmar parle d’une catégorie d’êtres "hybrides" qu’on ne nomme pas, et qui, d’une certaine façon, pour rester ce qu’ils sont et ne pas être "mal traduits", doivent rester "non-nommés". Ce qui voudrait dire qu’il existerait des catégories invisibles ("non-vues") en plus des catégories connues, des catégories fluides en quelque sorte. Ces flèches de sens traversantes, ces bordures flexibles, ces zones en dehors du choix binaire de la bascule "c’est ceci ou cela", m’enchantent.
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Messages
1. block note - "à jour", 18 mai, 18:10, par brigitte celerier
et voilà que grâce à toi non seulement je voudrais les voir mais voudrais ne plus voir qu’elles (oui comme les plumes... mais n’ai pas commencé pour les plumes... si, commençant, je me mets à en trouver je te les envois ?)