TENTATIVES

« la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette » [Maryse Hache / porte mangée 32]

BLOCK NOTE

block note - photo accidentelle

samedi 31 janvier 2026, par c jeanney

Je note le matin les tips de la journée en vrac, aussi bien les courses, aller à la poste, produit vaisselle, que les idées à creuser, en général quatre à cinq lignes, une sorte de mini todoliste, parfois avec horaires. Hier, parce que j’avais huit ans, j’ai noté "me faire plaisir", et le soir, en relisant cette liste pour voir si j’avais oublié quelque chose, j’ai encore eu huit ans, j’étais heureuse d’avoir écrit "me faire plaisir", parce que j’en avais eu l’idée, et rien que la noter avait donné à la journée une texture différente, un peu plus sereine et contemplative. Je ne sais pas ce que c’est, le plaisir d’écrire. Je peux avoir le plaisir d’être arrivée au bout, pas plus, et encore. C’est trop lié à l’échec qui est trop lié à l’écriture pour moi, ce qui est une bonne chose, en tout cas une chose qui va de soi, que je ne cherche pas à modifier. J’écris avec l’échec comme matériel. Je n’éprouve pas le plaisir d’écrire, mais je ressens l’inconfort de ne pas réussir à écrire, comme une mauvaise digestion, ou comme quand on couve une grippe et qu’on a de petits symptômes, être fatiguée, engoncée, un peu nauséeuse, un peu fébrile, et on se dit ça va passer. Ça passe si j’écris quelque chose. Pas quelque chose comme ce block note qui est plutôt un vide-tête, mais quelque chose de l’ordre d’une cible, d’une construction, d’un assemblage. Tant que je n’ai pas de cible en vue, je suis comme ’chaubrouillée’ comme ont dit en franche comté. En ce moment c’est le cas, parce que NT est irrejoignable, sa cible n’est pas en vue, il est de l’autre côté de l’estuaire et je n’ai pas de bac, de ferry, d’embarcation pour y aller. J’attends le jour où, en repassant au même endroit, je verrai qu’un quai s’est construit au bord de l’eau. Je ne pense pas pouvoir construire ce quai moi-même, c’est hors de mes capacités. Il va arriver. Il devrait arriver, sauf que je ne sais pas quand. Je n’attends pas réellement le quai, je surveille mais sans m’agripper à ma surveillance, un peu comme on remarque dans la journée tel ou tel détail, le trajet d’un oiseau dehors, une toile d’araignée couverte de gouttes d’eau qui font de petites perles. Et il y a toujours la possibilité qu’une autre cible arrive. Ça m’est arrivé souvent. Le moment où une cible se découvre pour moi est enthousiasmant, porteur, mais il ne me provoque pas de plaisir. C’est plutôt de l’ordre de la pulsion, la chose à faire, inévitable, parce que. Comme une injonction physique, se gratter, se lever, se moucher, et il faut le faire, pour ensuite passer à la chose suivante. J’aime avoir une cible en vue, parce que les heures, avant de passer à la chose suivante, seront plus tendues. Comme si le temps était au départ une corde, qui tortillonne au sol un peu comme ça, sans utilité, et que ma cible la soulevait pour la tendre, avec moi d’un côté occupée à tirer, et moi occupée à tirer de l’autre, un tir à la corde entre moi et moi. Réussir à écrire c’est lorsque la corde se tend, et "bien écrire", ou écrire comme je le veux, c’est quand la corde ne bouge plus mais que ça vibre à l’intérieur sous la tension. Un coup d’index et ça produit un son, un claquement. Le plaisir est ailleurs, dans le travail des mains, broderies, peinture, vidéos. Je vais me remettre aux vidéos, c’est ce qui était sûrement sous mon "me faire plaisir" d’hier, je le vois maintenant. En attendant, ce matin, je ne note pas ce que je ne dois pas oublier, car je n’oublierai pas mon rendez-vous du jour avec un arbre pour en faire un souvenir de deuil.

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(site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)

Messages

  • j’aimerais être capable de construire le quai et de faire venir le bac et le passeur et l’autre quai mais je ne suis pas sorcière
    par contre je crois que je vais essayer le truc d’écrire "me faire plaisir"

  • écrire c’est plus pour oublier j’ai l’impression - ou lire pareil, mais on n’y travaille pas avec les mains (ou si peu) (il y a des gens qui ne peuvent pas lire sans un crayon à la main aussi remarque) - pour le plaisir ce serait plus scopique je suppose - mais j’aime beaucoup oublier et je m’y retrouve dans l’écriture - une pensée pour le rendez-vous avec l’arbre

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